Dans l’atelier de Marie Demers

            Il faut que j’écrive. J’écris parce que je ne sais pas quoi faire d’autre. J’écris parce que c’est mon seul talent. Il est impératif que je ponde une suite de mots fascinants au sein d’une structure formidablement singulière (mais sensée et évocatrice), dans ce qui constituerait ce qu’on pourrait qualifier d’histoire ou, mieux encore, de roman. Il n’y a aucune autre avenue possible. Sinon, ma vie pourrait tout aussi bien s’arrêter ici. Sinon, je ne sers à rien. 

            Sinon, je ne suis rien. 

Marie Demers, dans Les désordres amoureux, p.14-15.

Rien n’a changé depuis mes Désordres amoureux en 2017. En fait, plein de choses ont changé, mais mon rapport à l’écriture, lui, n’a pas bougé.

Encore, j’écris pour être vue. Pour exister ailleurs. 

J’écris parce que je suis plus belle et mieux faite dans mes personnages que dans ma vie. 

J’écris pour être lue. Pour qu’on me dise : tu m’as touchée, je me suis reconnue, j’ai senti que tu parlais de moi, que tu écrivais pour moi. 

Et c’est vrai, j’écris pour toi. 

*

Je et l’Autre fusionnent, s’indifférencient. Je sors de mon corps, je m’oublie. J’écris pour devenir quelqu’un qui serait plus moi que moi.

            Bon. En me relisant, j’ai l’impression de Renélapierriser. Un peu plus et j’invoquerai la Voix et la nécessité de rester « sur la page » (les vrais sacheront). N’empêche, j’ai appris à écrire, à vraiment écrire, en atelier de création. À l’époque, j’avais beaucoup de foi, et très peu d’humilité. Il a fallu qu’on me casse à coups de critiques. Passage obligé. Tomber de mon piédestal auto-érigé. Le bien que ça m’a fait d’avoir mal à mon écriture…   Puis, j’ai pu mieux recoller mes morceaux, et me doter de nouveaux outils. Être plus forte parce que plus fragile.

            Ma mère a toujours dit que les ingrédients pour écrire sont la foi et l’humilité. Croire en son projet, à sa démarche, mais savoir reconnaître ses imperfections, ses failles, ses limites. Rester prête à se remettre en question, toujours. Même quand c’est douloureux. Surtout quand c’est douloureux.

*

            Mon atelier, c’est mon lit, un comptoir de bar, un voyage, un chalet. Mais surtout mon lit. J’ai arrêté de travailler à un bureau, le dos droit, il y bien longtemps déjà. Je n’écris jamais à la main, toujours à l’ordi. Mes doigts martèlent si fort les touches de mon clavier que les lettres s’effacent. A, S, E et L, ne sont plus que les fantômes d’eux-mêmes. 

Je peux écrire un peu partout (sauf assise à un bureau). Mes premiers jets prennent souvent forme en voyage. Se construisent dans l’entre-deux des déplacements. Mais pour réécrire, je dois me trouver chez moi. J’ai besoin d’être ancrée pour que la magie opère. Parce que c’est en réécriture que la magie opère (les vrais sacheront). 

            J’écris vite. Mille mots en quelques heures. Des fois davantage. J’entends protester: « Ben, ça doit être pourri, d’abord ! » Oui, mes premières versions sont absolument nulles à chier. Des pages aux plaies purulentes. Heureusement, je suis médecin! Infirmière. Préposée aux bénéficiaires. Je sais soigner mon texte. Tranquillement. Avec dévouement. Il m’arrive de passer des heures sur une blessure de quelques mots ou une seule phrase contaminée. Souvent pour finir par amputer, simplement. Du gaspillage de temps? Non. En tant que médecin-infirmière-préposée aux bénéficiaires, je préfère commencer par une approche prudente avant d’adopter un traitement plus agressif. C’est souffrant, l’amputation. On enrage d’avoir travaillé dans le vide. Alors que le vide compte. Il fallait écrire ce qui a été coupé pour construire ce qui demeure.

            Mes idées de romans s’imposent malgré moi et se transforment vite en obsession. Mes histoires se construisent en filigrane, avec de l’espace et du temps. Tout n’est pas décidé d’avance; seules certaines scènes-clés se sont placées en amont. Mes personnages ont pris leurs aises dans ma tête: j’ai appris à les connaître. Évidemment, je les découvre aussi en cours de route. Il me faut donc rester à l’écoute. Le moment le plus magique, le plus beau, c’est quand ils se mettent à exister en dehors. Quand je passe de créatrice à courroie de transmission. Ce sont eux qui me soufflent à l’oreille ce qui est juste ou non. Ce qui est trop ou insuffisant. 

Ces départs d’écriture douloureux. Quand, vaincue d’avance, l’ordinateur posé sur les genoux, ouvert sur une page débordante de vide qui écorche ma paix intérieure, je compose des phrases décevantes. Pourquoi m’infliger ça? Pourquoi foncer vers la déception? Pourquoi travailler le néant quand il existe une foule d’activités concrètes qui sont des promesses de réussite? Griller des toasts, prendre une marche, appeler un ami, manger des biscuits, se brosser les dents.

Parce que l’extase de l’écriture. On la trouve une fois et on la cherche toujours ensuite. Une euphorie de la phrase, une structure qui prend forme, comme innée, qui s’impose graduellement, à la fois rassurante et dangereuse. Un sentiment d’abandon, de sollicitude et de victoire. La pénétration d’un corps étranger. En moi et tout autour. L’apparition d’un démiurge éclairé, là pour montrer la voie, la bonne, celle du sens et de la vie (pas du sens de la vie). Celle qui mène vers le salutaire et le souffrant. La découverte d’une solitude tellement habitée.

Une solitude tellement habitée. (Dans Les désordres amoureux, p.187).

*

Premier jet. Réécriture. Réécriture. Réécriture. Puis, j’envoie à mon éditrice, le cœur battant. Je lui dis : « Sois redoutable. » Elle me répond : « Je sais. » J’ajoute : « Non, mais sois le encore plus. » Elle dit : « J’essaie. » 

Dans le processus d’écriture, l’intervention éditoriale est d’une nécessité absolue. Sans cette relecture investie, critique, je n’effectuerais pas l’entièreté du travail que demande mon texte. Je n’ai pas la clairvoyance à moi seule pour tout voir, tout comprendre. Je manque de recul. D’une heure à l’autre, d’un jour à l’autre, je suis la pire ou la meilleure, mon texte vaut la peine ou doit être immédiatement jeté aux poubelles. Je ne sais plus quoi croire, les nuances m’ont quittée. J’ai soif d’un regard bienveillant sur mon travail. Pour m’aider à atterrir ou émerger. 

En plus de la direction littéraire, je demande à des ami.e.s, certain.e.s auteur.ice.s, d’autres pas, de me lire. Mes ami.e.s me disent parfois : je ne me sens pas qualifié.e pour commenter ton manuscrit. C’est faux. Il faut une diversité de points de vue pour trouver les angles morts. Je leur demande: « Soyez redoutables. » Ils ne le sont pas tous.tes. Certain.e.s ne m’offriront que des éloges. Merci, c’est flatteur, mais ça ne m’aide pas à améliorer mon texte. Même si un peu de douceur ne peut pas faire de tort.

Se faire critiquer est souffrant. Premier réflexe : me braquer. Cette personne n’a pas compris ce que j’essaie de faire. Elle ne voit pas ce que je vois. J’ai tort : c’est moi qui suis devenue aveugle. Alors je pile sur mon orgueiltêtedecochon, j’essaie, je tâtonne, je rature, j’ajoute, je modifie, je coupe. Tiens donc, cette nouvelle version est bien meilleure…

*

            À mes étudiant.e.s en création, je répète souvent qu’il n’y a pas de mode d’emploi. Aucune recette gagnante. Universelle. Infaillible. Écrire, ce n’est pas terrifiant sans raison. Le doute n’a jamais été une posture confortable. 

*

Quelques ingrédients quand même : foi, humilité, doute, intensité, engagement. Écoute, acharnement, bienveillance. 

Vulnérabilité.

*

Rousseau écrivait : Je veux que tout le monde lise dans mon cœur.

Moi, je voudrais que tout le monde lise son cœur dans le mien.

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