Le temps de l’Ours

La création (j’allais écrire l’écriture romanesque, mais je pense que c’est applicable à toute forme de création artistique) fonctionne selon une temporalité qui n’est pas toujours alignée avec celle de la vie. C’est, à mon sens, l’aspect le plus difficile du métier d’écrivaine. La durée d’un projet est parfois en tel décalage avec le reste des aspects de la vie qu’il est difficile de mettre le point final à un projet qui semble, au moment même où on le termine, appartenir à un autre soi, un autre temps de soi-même.

Je termine présentement un manuscrit de conte-romanesque, un projet dont je vous ai parlé à quelques reprises, déjà, et qui met en scène le personnage de Noé (celle qui chevauche mon univers, d’un livre à l’autre) qui rencontre un (plusieurs) ours. Ce projet a germé lors d’une période de grands bouleversements, alors que je marchais 25 km par jour dans Paris, pour passer à travers une tempête amoureuse sans précédent dans ma vie. Remplie de vide au terme d’un roman qui m’avait coûté beaucoup (Blanc Résine), seule et bouleversée, je marchais au Jardin des plantes et, au tournant d’un allée, alors que je ne m’y attendais pas du tout, je suis tombée sur la spectaculaire statue « Le dénicheur d’ourson ». Ce bronze colossal d’Emmanuel Frémiet représente un ours en train d’empaler une chasserresse (un chasseur, en fait, que j’avais perçu comme une femme, alors, et que dans mes recherches pour cet article je découvre masculine) qui tient elle-même, à sa ceinture un ourson mort.

«Le dénicheur d’ourson», bronze d’Emmanuel Frémiet, 1886.
(Pour en savoir plus sur son histoire, consultez le site du jardin des plantes.)

Cette sculpture est, pour qui ne s’y attend pas, exceptionnellement saisissante. Violente, d’une part, avec les griffes et les armes et les crocs et la mort de l’ourson; charnelle, d’autre part, en raison de la proximité des corps, de la pose qui rappelle celle d’amants, de l’animalité qui suinte de toute part. Cette embrassade qui, si elle avait été celle d’un homme et d’une femme, aurait été fortement érotique, m’est apparue à un moment où mes pensées étaient décousues: j’étais incapable de déposer mon attention sur quoi que ce soit.

Comme cela m’arrive pratiquement chaque fois que j’écris, je suis restée avec cette image en tête et j’ai continué d’y penser, d’y revenir, d’essayer de lui trouver un sens. J’ai inventé ce conte où Noé rencontre un ours et où la relation entre les deux joue d’une ambiguïté entre chasse et érotisme, et où l’apprivoisement remplit un rôle prépondérant.

MAIS, depuis cette scène marquante, depuis le début du travail sur ce projet, ma vie a changé. Cela fera bientôt un an et demi que je me suis fait un nouvel amoureux avec lequel je découvre d’autres facettes de moi-même. J’ai quitté la ville pour m’installer en campagne, ma vie a été bousculée sur tous les plans, bien plus que je ne saurais le décrire en un court article. Tandis que j’inventais un conte sur l’apprivoisement, j’avais moi-même besoin de me laisser apprivoiser, de permettre à l’autre (cet Autre générique, l’amour éventuel, l’Ours) de m’approcher aussi. Or ces besoins, alors même que je termine ce manuscrit, je les ai comblés il y a longtemps. Le projet de La Sauvagine, sur lequel j’ai infiniment hâte de me pencher, m’attire tellement plus vivement, et il répond aux questions que je me pose présentement. Il est donc difficile, mais tellement difficile, de rester concentrée sur un projet qui appartient à un autre temps de moi.

Cela me semblait important de l’écrire, parce que parfois, on ne sait pas très bien ce qui nous retient de terminer un projet, ce qui nous éloigne d’un texte qui semblait «le plus important de tous» au moment où nous le pensions, et qui est plutôt, au moment de le finir, un poids dont on se meurt de se délester. (J’y vois aussi toutes sortes de mécanismes de protection: quand on s’apprête à livrer au regard un texte proche de soi, il est toujours plus rassurant de s’en sentir détaché que d’y être encore collé… mais c’est pour une autre publication, ça.)

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