Modeler la trame

Ça commence par les coups de ciseaux, le bruit de la lame qui longe la table, fend la trame. J’ai dessiné les patrons, ajusté les courbes au fil des âges de mon corps. Je connais les fibres, les lins, les lainages, le poids de la matière — pliée ou sur le corps. 

Je fais mes jupes depuis huit ans. C’était d’abord une question de confort : après une opération au ventre, je ne tolérais plus les vêtements serrés sur la peau, les jeans, les pantalons qui s’appuient à hauteur normale. J’ai cousu une jupe. Je l’ai imaginée longue, en laine, comme une couverture portative qui protégerait mes genoux, me garderait abritée. Mon bureau est toujours placé devant une fenêtre et le froid me donne des douleurs articulaires (j’ai 35 et 100 ans en même temps). Les châles déposés sur mes jambes se coincent constamment dans les roues de ma chaise de travail. La jupe pleine longueur, de laine épaisse, était la solution idéale. 

Je l’ai cousue et j’ai trouvé, la portant, que je me ressemblais. Alors j’en ai fait une et une autre. J’ai changé le patron de départ, ajusté les formes. Depuis une deuxième (troisième, si je compte la première) opération abdominale, mon poids fluctue beaucoup en une année. Alors ces temps-ci, je cherche de nouvelles manières d’attacher les jupes pour qu’elles suivent les états de mon corps. Les méthodes de coutures des XVIII et XIX siècle – particulièrement du côté des vêtements ouvriers – sont extrêmement utiles en ce sens, car les femmes ne pouvaient pas changer leur garde-robe en cas de grossesse, et l’ensemble des vêtements était adaptable. Je lis, je teste, j’apprends, je nourris mon écriture en même temps que j’habille mon corps. 

Comme je l’expliquais sur les médias sociaux la semaine dernière, pendant la pandémie, je me suis finalement lancée dans le tricot, pour également arriver à fabriquer mes chandails. J’ai maintenant quelques précieuses pièces ajoutées à ma garde-robe et s’il me manque encore une dizaine de haut pour arriver à vraiment rouler sur mes propres créations, ça avance plus vite que je pensais. J’envisage d’explorer la maroquinerie dans les prochaines années, pour me faire des ceintures et réparer mes bottines. 

On parle souvent d’autonomie alimentaire : ici, je parle plutôt d’autonomie vestimentaire. Cela paraîtra superficiel pour certains, mais faire mon linge moi-même, le dessiner et l’inventer pour qu’il me ressemble, pour qu’il soit véritablement une seconde peau, est un geste qui rappelle celui de l’écriture. Les tissus, les fils, la laine se manipulent comme les mots. C’est plus difficile, pour moi, de parvenir à faire ce que je veux d’un tricot que d’un paragraphe, mais ce sont des artisanats qui s’apprennent lentement, et la maîtrise vient en pratiquant. L’écrivain Cajetan Larochelle disait récemment que les travaux manuels sont de la «méditaction», et je trouve le terme bien choisi. Il me semble qu’il y a, dans ce mouvement des mains, dans cette construction tangible d’un objet qui répond à un besoin très primaire, quelque chose qui nourrit la créativité et calme l’esprit. Quant à porter des vêtements imaginés, cousus ou tricotés par soi, c’est un privilège (et un confort) dont je ne me lasse pas. 

Cela peut sembler anecdotique à aborder dans un Jardin digital qui interroge la création littéraire, mais ça ne l’est pas. À mesure que je modèle la trame de mes créations textiles, j’écris dans ma tête, je construis des mondes qui se superposent les uns aux autres, qui se chevauchent et c’est de la friction de toutes ces couches de vie – mon imaginaire, ma maison, le dessin, la peinture, la couture, le tricot, le jardinage, mes animaux, mon amour, tous mes enfants nés d’autres ventres – que naissent les livres et la fiction.

Par exemple, dans le roman La Sauvagine, sur lequel se concentre (est censé se concentrer) ce site, les arts textiles – la broderie, tout particulièrement – occuperont une place importante, et ces fragments seront alimentés, c’est certain, par les années de pratique que j’accumule lentement. Quand on consacre sa vie au texte, on ne sait pas toujours d’où prendront racine nos prochains projets. C’est pour ça qu’un écrivain, même loin de sa plume ou de son clavier, écrit tout le temps.

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