Un an de sauvagine

Il y a un an jour pour jour, le 16 mai 2020, je déménageais dans ma précieuse Sauvagine, achetée trois mois plus tôt grâce un alignement d’étoiles assez étonnant qui m’a amenée, quelques semaines avant le premier confinement, à planifier mon départ de la ville, juste avant que les prix de vente explosent et que les maisons soient soumises à des surenchères affolantes en région.

J’ai habité Montréal de mes 18 à mes 34 ans, sans jamais penser que je quitterais un jour la ville. Je n’ai jamais fantasmé la vie rurale; je n’y ai pas été exposée enfant, et je n’ai jamais été de celles qui s’imaginent vivre ailleurs qu’à l’endroit où elles sont. Je ne me suis jamais dit «Plus vieille, je quitterai l’agitation urbaine, je déménagerai en campagne». Pourtant, c’est comme si cette maison m’avait attendue toute ma vie. Elle est devenue, en un an, une sorte de prolongation de mon corps, que j’ai modulée à mon image et pour mes besoins, que j’ai percée de fenêtres, réchauffée avec un nouveau poêle, que j’ai peinturée, aérée, et dans laquelle j’ai beaucoup aimé, créé, appris.

(Je m’y suis entre autres installé un atelier, pièce qui elle, relève d’un rêve d’enfance, et qui permet de faire du bureau, situé juste au-dessus, une véritable pièce de travail, tandis que les bricolages traînent juste en dessous).

Quand je suis arrivée, les 50 000 pieds carrés de terrain étaient occupés par trois bâtiments, quelques arbres et beaucoup (trop) de gazon. J’ai planté une douzaine d’arbres fruitiers, des vignes à raisins, des fleurs comestibles; j’ai dégagé une superficie cultivable de 1275 pieds carrés, divisée en trois jardins, l’un d’arbustes fruitiers, l’autre de fleurs à tisane et à bouquet, et le troisième, mon potager, que j’ai agrandi cette année pour qu’il atteigne (un peu malgré moi) 760 pieds carrés de culture. Ces espaces me demandent un travail immense, je n’ai jamais autant forcé que cette année, lors de la construction du potager, mais comme j’en ai parlé souvent, je découvre lentement que le travail physique est un complément très efficace au travail littéraire.

Le jardin vu du bureau.
La maison vue du jardin.

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Ce matin, au réveil, mon amoureux m’a fait la surprise de rassembler des informations sur la période de construction de la maison. La propriété a été enregistrée à la municipalité en 1825, date de fondation du village de Sainte-Élisabeth, mais tout le monde me répète qu’elle est plus vieille, entre autres à cause de la forme de son toit et de l’assemblage en pièce sur pièce plutôt inhabituel pour le 19e siècle. En creusant un peu, Jean-François a découvert que la maison date probablement de la déportation acadienne. Entre 1759 et 1767, 125 familles se sont installées en Nouvelle-Acadie, précisément dans le secteur où j’habite. Une maison à vendre près de chez moi, construite sur le même modèle, date de 1765. La mienne et celle-là sont pratiquement identiques, côté structure. Quand on observe les maisons sur le site du Village Historique Acadien, les maisons les plus anciennes correspondent à l’architecture de ma Sauvagine. Ces maisons étaient légèrement différentes de celles construites en Nouvelle France par les colons français, à la même époque.

Ma maison (c’est la partie à droite qui est la «vieille maison»).
La maison à vendre, de 1765.

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Dans Blanc Résine, deux ans avant de déménager, j’avais déjà écrit cet endroit, je me l’étais offert imaginaire, sans penser que je l’habiterais un jour. J’avais décrit les nuées d’oies qui s’y posent au printemps, j’avais parlé du vent qui bat les champs à perte de vue, et de ces maisons qui craquent, qui vivent bien au-delà de l’âge des hommes.

Quand il ouvre les yeux, les arbres ont disparu. Le train a ralenti, il parcourt un pays vallonneux, blond à perte de vue. Le soleil se lève sur les récoltes et couvre les foins de reflets ambrés. Des chevaux, des vaches broutent dans les prés, les rares bosquets regorgent de pommes, leurs feuilles frémissent lorsque le vent fait trembler les hordées. Ici et là, des fermes de briques rouges percent les chaumes, les rayons frappent leurs toits de tôle.

À Kangoq, les bourrasques enflent dans les champs, battent les maisons de plein fouet, se brisent contre elles puis retrouvent leur pleine puissance dans les friches et les prés, de l’autre côté de la gare. Quand la brise tombe, il ne reste que la poussière et les semences portées loin par son souffle.

Blanc Résine, Leméac: 2019.

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L’entrée de la maison, quand on regarde vers le rang.

Cette maison est pour moi un portail, le pont entre ce qui existe et ce qui s’imagine. C’est le lieu de tous les possibles et de toutes les créations, un territoire de fiction et de tangible, qui se plie et se module autour de moi. J’ai eu peur de déménager, peur du changement, mais j’ai appris cette année que les portes s’ouvrent parfois sur un jardin.

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